Manifeste pour un reset économique
On a longtemps réduit l’administration fiscale à sa fonction historique de ponction pour le compte de l’État, oubliant qu’elle est, par construction, la première « Data Factory / Laboratory » de notre Royaume, le sismographe des activités économiques de ses personnes physiques et morales.
Dans la perspective de la grande révolution IA, la DGI (à travers un Data Office sous la présidence du Chef de Gouvernement par exemple) est amenée à devenir un catalyseur économique grâce à ses gisements de patrimoine informationnel. Anonymisés, raffinés et distribués, ils formeraient le substrat idéal pour nos startups qui font de l’inclusion financière, du Geomarketing, de l’analyse de relation B2B (délais de paiement), de la Govtech ou de la Proptech.
Contre-intuitivement, la valeur fiscale n’est pas uniquement dans le prélèvement lui-même, mais également dans le signal faible extrait du comportement transactionnel de nos entreprises et citoyens. Ce comportement, une fois traité et mis à disposition d’acteurs ayant les compétences technologiques, peut devenir un levier de croissance fort : une meilleure analyse de l’économie réelle et de ses flux inter-entreprises, une meilleure allocation des ressources (subventions, crédits d’impôts, exonérations, etc), une meilleure compréhension de la défiance citoyenne envers les institutions, une meilleure anticipation des crises économiques, etc.
La granularité de la donnée fiscale, et par extension de la donnée de dépense publique (disponibles à la Trésorerie Générale du Royaume) permettrait un deep dive phénoménal dans les micro-dynamiques du pays, offrant des insights précieux pour les décideurs. Toutefois, toute cette donnée doit passer dans la moulinette de l’IA et de milliers de cerveaux data mindset-centric qui vont la triturer dans tous les sens.
Mais au-delà des exemples d’application et du cas spécifique de la DGI (qui est, rappelons-le, déjà leader dans le domaine de l’analyse de la donnée), c’est un appel à une collaboration forte, bienveillante et co-construite entre les garants du fonctionnement de l’État et la société civile dans toutes ses composantes, notamment économiques — avec une attention particulière pour nos startups.
Passer du contrôle à la plateforme d’enrichissement de la donnée nécessite une mise à jour du contrat social entre l’État et les citoyens : l’État devient le garant du socle de données - y compris dans ses aspects de protection et de sécurité -, tandis que les startups deviennent les architectes de valeur qui transforment ces données en services innovants pour la société. Implicitement, ce n’est qu’une nouvelle manière de repenser le rôle de l’État dans l’économie numérique, en se positionnant comme un facilitateur et un catalyseur de l’innovation plutôt que comme un simple régulateur ou collecteur de données. Un libéralisme de la donnée, le clavier invisible d’Adam Smith.
Imaginons une approche Open Data agressive sous forme d’accès régulés et sécurisés où l’anonymat n’est pas un frein, mais un protocole technique libérant des enseignements suffisamment granulaires sur notre économie réelle tout en équilibrant les risques de réidentification.
Alors que des pays amis ont placé les agents IA autonomes au centre décisionnel de leur administration, nous pourrions prendre un chemin visionnaire similaire en construisant une véritable vigie prédictive capable d’offrir ce « carburant » informationnel à l’écosystème tech, fertilisant le PIB de demain.
La vraie souveraineté économique ne réside pas dans la rétention de l’information, mais dans la capacité à en faire une arme socio-économique puissante, qui passe de la sédimentation historique à la prédiction dynamique et l’anticipation pro-active. La souveraineté ne se règle en réfléchissant à construire plus de murs, mais en osant construire plus de ponts.
J’entendais au détour d’une conversation récemment que le Maroc était devenu le premier pays où les habitants sont « open-source », en référence à la vague de cyberattaques qui ciblent nos institutions depuis quelques mois.
Prenant le contre-pied de cette boutade, je lui ai demandé si ce n’était pas un signal du destin : un appel à plus de transparence civile pour en faire une arme économique.
Dans un monde techno-complexe, sur-connecté et surtout cyber-fragile, le choix n’est plus entre l’ombre et la lumière, mais entre la fuite subie par accident et l’exposition maîtrisée par stratégie.
Nos deux plus grands enjeux pour aller vers cette vision résident dans l’opérationnalisation rationnelle des lois de protection des données personnelles et de souveraineté.
Les acteurs économiques se sentent régulièrement pris en étau : ils ont une responsabilité morale de protection des données, mais doivent concilier vélocité et efficience dans un monde où tout change très vite. Hormis les grands secrets de l’État, nos vies personnelles et économiques sont déjà chez Microsoft, Meta, Google, Salesforce et maintenant l’insoutenable couple OpenAI/Anthropic.
Nous sommes devant une opportunité historique : le Great Reset technologique où tout le savoir et le code de l’humanité a un coût marginal faible, dérisoire dans une perspective historique. Tous les pays ont désormais la possibilité de construire ce qu’ils veulent avec des ressources locales bien formées. Osons la libération de nos données et prenons plus de risques pour alimenter ce renouveau par le carburant du futur : la donnée. Maintenant ou jamais.