You can't beat me

Derrière ce titre pompeux aux allures de Michael Jackson, se cache un article qui n’a pas vraiment envie d’être lu et encore moins promu. Simplement écrit. Sans relecture ni recherche. Sans correction ni ajustement. Un article qui parle de moi comme autour d’une tasse de thé. Un abandonware moderne du journal intime. Un carnet oublié dans un vieux tiroir moisi et poussiéreux.

Les mots qui suivront ne seront ni une analyse data, ni une prospective IA. Ils n’ont pas besoin de votre attention, ils désirent uniquement rentrer dans la postérité immortelle du world wide web, tantôt sauvegardée par l’insatiable wayback machine, tantôt compressée dans les poids des modèles de langage chinois et américains.

You can’t beat me, c’est mon histoire personnelle avec l’informatique. Une histoire destructurée, humaine, faillible, dont je tire beaucoup de fierté, pour laquelle je m’estime chanceux et avec laquelle j’ai bâti une passion et une carrière.

Les premiers conditionnements

Mon histoire a commencé avec un “ordinateur” bleu, (probablement de la marque VTech ? je ne le retrouve pas dans ma mémoire), avec lequel je me suis familiarisé et notamment son clavier proto-alphabétique (les lettres étaient-elles classées alphabétiquement ?) et son écran digital à pixel grossier. De ce personal computer, je n’ai gardé pratiquement aucun souvenir sinon le plaisir maladif que j’avais à l’ouvrir et le fermer : l’écran était fixé sur deux gros axes de rotation bleus enfoncés à l’intérieur comme on a fait les PC portables un peu plus tard. C’était le début des années 1990 et j’avais 4-5 ans au plus.

Ai-je appris à écrire au clavier ? Probablement pas.

Me suis-je familiarisé avec les pixels magiques qui apparaissent et disparaissent au gré des touches ? Peut-être.

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Mais j’ai un doute maintenant, etait-ce une interface de dessin magnétique ? Ou un tableau à boutons avec messages audio pré-enregistrés ? Peut-être ai-je tout inventé ?

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Toujours est-il que lorsque je ferme les yeux, je me revois un ou deux ans plus tard dans une salle obscure d’un bâtiment en face du terrain vague qu’était Mahaj Riad en 93-94 : Un professeur d’informatique qui essaye de m’expliquer désesperement que le software est dématérialisé alors que le hardware est matérialisé. La notion de “dématérialisation” m’a hantée pendant des années et me traverse l’esprit encore régulièrement.

Hardware.
Software.

Ce qui n’a pas d’existence physique mais qu’il faut étudier. Je n’ai jamais compris ce que voulait dire ce professeur jusqu’à peut être les années fin de collège en cours d’électronique. Combien ai-je fait de cours d’informatique “dématérialisée” ? 2 fois, 5 fois, peut-être 10 fois ? Ni moi ni ma mère qui m’y emmenait religieusement ne nous en souvenons.

Quel impact ont pu avoir sur moi des cours d’IT à un âge aussi précoce ? Des cauchemars sur la dématérialisation et un vague souvenir de visage…

J’écris ces mots en ce moment et je me surprends à vagabonder le regard dans le vide. Etait-ce moi qui ai vécu tout cela ? Tout est si distant et si confus.

Les années 1994, c’était pour moi l’époque MS-DOS. Mon premier 386 (ou un 486 ? y avait-il un “i” en face du nom de code ?) avec afficheur numérique de la fréquence. On a eu plus tard un cadran numérique avec un bouton turbo que, extrêmement prudent et frugal garçon que j’ai toujours été, je n’ai pas pensé à effleurer.

C’était la bonne époque des cd .., dir /p, del et autres commandes dont l’essence est dans le monde UNIX d’aujourd’hui.

Compaq Deskpro 386

En tout cas, avant même les systèmes d’exploitation graphiques, je me sentais le roi du monde avec Sokoban et Prince of Persia. Sokoban a été mon premier jeu, ma première rencontre avec les flêches directionnelles et le plaisir du puzzle. Qu’est ce que c’était dur et fascinant comme jeu…

Un des niveaux de Sokoban est à jamais imprégné dans ma mémoire.

Droite

Gauche

Bloqué

Retour

Sokoban

Le jeu vidéo apprend-il la patience ? Forge-t-il le caractère ?

Comment un enfant de 9 ans réagit-il aux flaques de sang de Prince Of Persia ? Au concept de “tuer” pour se défendre/s’enfuir/sauver ceux que l’on aime ?

Retrospectivement, et quand je repense aux “bonus vache” de carmageddon ou aux lignes de collégien de GTA (première version), je me dis ce n’était tellement rien par rapport à la banalisation de la violence qui existe aujourd’hui. Nous y avons psychologiquement survécu, mais sera-ce la même chose pour les nouvelles générations ?

GTA1

Un jour mon père arrive du bureau avec une valise noire qu’il ouvre sur la table à manger. Nous étions, mon frère et moi, déjà habitués à l’énorme téléphone motorola (ou nokia ?) avec son antenne dépliable gigantesque, mais rien, ce jour-là ne nous avait préparé à l’émerveillement à voir un ordinateur portable.

C’était en 1996, peut-être avant, un windows 3.1 “pixellisé” (en tout cas dans mes souvenirs) où l’attraction était Microsoft Paint. Pour ma part, quelques temps après, j’avais reçu une demi douzaine de disquettes pour installer Windows 95, qu’il a fallu, je pense, que j’installe tout seul (pas de google à l’époque pour chercher des instructions, mais on traînait sur altavista, à ne pas confondre avec le meilleur ami des hackers astalavista).

Paint

Alors que mon PC était une brique d’une dizaine de kilos sous mon bureau de pré-adolescent, j’étais fasciné par cette notion de portabilité, qui une dizaine d’années plus tard allait révolutionner le monde et devenir un standard dans la vie de chacun.

L’âge de la raison informatique

L’informatique a été pour moi dans mon enfance surtout l’occasion de manipuler des composants. J’ai reçu mon premier pentium en pièces détachées du Canada et ce fut un challenge et un plaisir que de monter chaque morceau. Sans être effroyablement compliquée, cette opération nécessitait de placer des barrettes/bloqueurs (on appelle encore ça comme ça ?) pour identifier le disque dur master, le disque dur slave (ce luxe d’avoir plusieurs disque durs !). Il fallait bien cabler la carte graphique (une Radeon Voodoo de l’époque, symbole de ma toute puissance graphique au collège), bien brancher l’alimentation, et ne pas oublier les petits fils de reset et power pour l’alimentation.

La sensation d’être devenu un apprenti Frankenstein est d’une puissance sans nom.

Montage PC

J’ai également un vague souvenir des lecteurs CDs (j’en avais deux, mais pourquoi deux ??), d’un lecteur DVD mais aussi d’un graveur DVD qui fut pour moi l’apothéose de cette toute-puissance infantile : repliquer, distribuer, sauvegarder - c’est-à-dire faire la pluie et le beau temps dans le monde numérique.

Par je ne sais quelle magie, j’avais obtenu plusieurs CDs de Adibou, le meilleur moyen de passer des vacances studieuses. J’ai l’impression de ne pas y avoir prêté beaucoup d’attention mais une chose est sûre, je n’oublierai jamais le visage bouffi des personnages de ce jeu ludique.

Adibou

Mais rien n’égal l’agréable douceureuse frustration de craquer des jeux d’énigmes comme Woodruff ou Myst.

Woodruff

Sortez-moi de là par pitié…

Myst

La fin du collège est un point de passage structurant pour tous les adolescents, mais dans mon cas, il semble que l’univers m’a fait passer un rite de passage. Nous avions des cours d’électronique en 3ème (peut être la 4ème) et il fallait connecter des cables avec des circuits, rien de bien fou sinon savoir utiliser les plaquettes électroniques qui permettent de structurer le cablage. Pour une raison que je n’ai jamais compris, le professeur me demande un jour d’arrêter et me donner un petit manuel : il fallait programmer une horloge numérique. Je n’ai absolument plus aucune idée de comment j’ai fait, mais ce que je n’oublierai jamais, c’est la joie infinie de réussir à voir la bête à traits rouges s’animer de vie et faire défiler les nombres.

J’avais enfin compris la puissance du hardware.

Donner la vie à l’inanimé est-il un acte de création ? Ou un acte de préparation à l’humilité qu’il faut avoir dans un monde de plus en plus complexe ?

Le lycée et son adolescence lazy, c’était surtout le début d’internet. Les premiers pas sur mIRC (channel Maroc et quelques années plus tard taper frénétiquement sur le xdcc d’anime japonais), la première manipulation de dreamwaver (ça existe encore cette monstruosité ??), de Microsoft Frontpage (au lycée en cours d’informatique) et les honteux bidouillages de phpbb, wamp et autres joyeusetés dans cet internet pré-historique dont on n’a de souvenir que de la nostalgie saupoudrée de frustrations.

XDCC ptdr
PhpBB

Ô combien de frustrations avec les sharewares dans les CDs, des heures passées sur les éditeurs hexadécimaux à essayer de casser la clé en suivant d’obscurs blogs pour accéder au jeu. Alors qu’aujourd’hui, tout savoir est accessible en un clin d’oeil (merci les LLMs), la vie parait si lente et si paisible à l’époque.

Comment avais-je la patience de lire pendant de longues heures un blog de l’etaJV (prononcez “éta jivé”) sur comment réaliser la meilleure séquence de coup pour obtenir la fatalité ultime dans Mortal Kombat. Je faisais circuler à l’époque des versions de l’etaJV autour du quartier sur disquette (étais-je le seul à avoir internet ??).

Etajv

La patience est un miracle, une bénédiction et un don de l’enfance que la société moderne nous enlève…

L’ère proto-Google était constituée d’Encyclopedia Universalis, achetable sur plusieurs (une dizaine ?) de CDs par des vendeurs ambulants qui passaient de maison en maison prêcher le savoir numérique. Nous avions l’impression de tricher quand il fallait l’utiliser pour des recherches par rapport au fait d’utiliser les encyclopédie papier que toute bonne famille doit afficher dans la bibliothèque. Que dire d’aujourd’hui avec la violence d’un Deep Research…

La fin de l’adolescence, c’est surtout le 56k et ses coupures internet (MAMAN NE DECROCHE PAS LE TELEPHONE !), son débit famélique et le plaisir d’obtenir des musiques mp3 après de longues minutes d’attente… Nous avons connu Napster, Edonkey puis plus tard Emule, Azureus … et cela a été pour moi la première démonstration mathématique de la force du world wide web : mettre à contribution tout un chacun pour apporter de la valeur à la communauté, la légende du colibri dans le seed…

Internet

Internet fait ressentir la force d’être connecté au monde, d’en faire partie et d’y contribuer.

Nous avons eu un peu plus tard la révolution ADSL dont j’ai eu la chance d’être aux premières loges à Rabat. Un débit infini, un prix maitrisable et une résilience à la coupure qui nous permettait enfin de télécharger pendant toute la journée sans peur de la corruption de fichier (les plaisirs de la jeunesse geek…).

C’était une période heureuse où j’ai plongé dans le monde de l’émulation début de lycée (SNES, GAME BOY, N64, PS1 etc…) pour atterir sur les jeux en “3D” un peu plus tard (Warcraft, Diablo 1, Diablo 2) sans oublier les abandonwares en 2D isométriques (Les Tycoons, Theme Park, Theme Hospital, Little Big Adventure etc.).

pokemon

Ce monde était celui de la fuite et du rêve, de la puissance et du contrôle. Les adolescents de l’époque se souviendront d’un bonheur incroyable à la sortie d’un nouveau jeu, tout autant que du stress de ne pas avoir de carte graphique assez puissante pour le faire tourner.

Des heures passées à craquer les énigmes de LBA2

LBA2

Des jours passés à soigner des patients et chasser des rats tout en maintenant un bon niveau de rentabilité (d’hygiène, coucou les inspecteurs)…

Theme Hospital

Des mois passés à optimiser ma chaine de production/logistique…

Transport Tycoon

L’apogée d’internet adolescent se retrouve pour moi dans le successeur de mIRC : Messenger.

Des nuits blanches à refaire le monde, des discussions interminables, des dramas pas possibles, des fous rires jusqu’à pas d’heure…

Messenger

Messenger, c’était un microcosme addictif, un monde parallèle où les heures s’écoulaient sans que l’on s’en rende compte, où les émotions étaient exacerbées et où les liens d’amitié se tissaient à la vitesse de la lumière. C’était le début de l’ère des réseaux sociaux, une époque où la communication digitale prenait une place centrale dans nos vies.

Je garde précieusement un dump de toutes mes conversations MSN et je me surprends parfois à y jeter un coup d’oeil, honteusement nostalgique, comme une machine à voyager dans un temps perdu.

Et puis un jour, il fallait devenir sérieux.

Une déviation universitaire

A partir de la prépa, il m’a alors fallu douloureusement déconstruire les réflexes de bidouilleurs php pour étudier la monstruosité française qu’est Ocaml, un langage de programmation fonctionnelle qui a été pour moi une véritable épreuve de force, jamais craqué ni dans le plaisir ni dans les devoirs surveillés.

Comment l’informatique pouvait-elle être aussi austère, propre, rigide et désagréable ?

Ocaml

C’est décidé, l’informatique n’est pas faite pour moi. J’irai dans les mathématiques, la mécanique des fluides, les statistiques.

Puis l’école d’ingénieur a été l’occasion de redécouvrir sous un angle plus pratique. Un peu de C++ et du Java, certes verbeux mais déjà plus naturel et agréable que les funestes variations de Caml.

C’est au détour d’une discussion avec mon ami Thomas que j’ai enfin installé mon premier ubuntu et ai découvert le plaisir ultime de la ligne de commande. C’était le temps des réseaux de partage de fichier du campus abritant assez de divertissement pour des décennies de plaisir geek cinéphile.

J’ai décidé de faire ma 4ème année en cryptographie et architecture des ordinateurs. L’informatique et moi sommes enfin réconciliés.

A l’ENS Cachan en master Vision et Apprentissage statistique, je découvre avec un plaisir infini Python et l’early proto data science.

Mon premier gros wow “data” : faire un algorithme en apprentissage par renforcement qui joue de manière optimale à Tetris, dans la foulée des “inverted pendulum” et autres classiques de l’apprentissage par renforcement.

L’âge de la liberté

Puis tout s’accélère.

L’informatique pratique devient une discipline philosophique, offrant à ses apprentis la perspective de s’élever au-dessus du code et d’aller vers l’architecture logicielle, vers les grands principes du Software craftsmanship.

Software Craftsmanship

Lorsqu’on prend de la hauteur, le code devient abstraction et patterns. Les bonnes pratiques deviennent un art de vivre et une quête de l’excellence. L’informatique érigée au rang d’art, caressant les instincts de perfectionnistes et de control freaks qui offrent un terrain de jeu infini pour les esprits créatifs et rigoureux. Les LEGOs de la vie.

Software Craftsmanship

La vie quotidienne devient alors un jeu.

Le rituel matinal Hacker news.

Le plaisir du soir Kaggle.

La claque numer.ai.

Puis la blockchain apparait, une nouvelle manière d’allier informatique et décentralisation. Napster 2.0. Ethereum & Bitcoin deviennent un idéal financier et sociétal pour les idéalistes que nous sommes tous au fond de nous.

Chat GPT.

Avec le recul, tout est allé si vite. Aujourd’hui, le boss final de l’informatique est pour moi la création ultime de valeur : les startups technologiques AI avec ses mega-capitalisations, idées perchées et rêves utopiques lointains.

Startups

You can’t beat me

J’ai eu la chance d’avoir épousé tout au long de ma vie la courbe de l’informatique et de ses innovations. La chance d’avoir été exposé à la puissance de la technologie et d’avoir internalisé sa malléabilité et son incroyable versatilité. Cela a fait du moi un proto-geek tôt pour mon âge. You can’t beat me car ma jeunesse s’est nourrie de l’informatique et m’a conditionné pour y voir un jeu, une extension naturelle du désir de toute puissance de l’enfance qui veut modeler le monde sans contrainte.

L’informatique a été et reste encore cet espace de liberté quasi illimité où tout peut être construit, bâti et défait à la portée de quelques clics (c’est encore plus vrai avec le cloud et l’IA générative aujourd’hui). Et pour les crypto et DeFi fanatiques, cette puissance a une portée financière encore plus mégalomaniaque.

Je n’ai toutefois jamais été le prodige qui compilait des noyaux au collège, codait des virus au lycée, minait du bitcoin à l’université ou redéveloppait une stack logicielle from scratch après les journées de travail. J’ai compris que je n’étais pas si spécial que ça quand j’ai découvert que d’autres avait pensé, compris et créé au-delà de mon imagination, notamment dans ce bouillon d’énergie positive qu’est l’open source. Anyway, you can’t beat me car je suis un éternel curieux qui s’intéresse à tout sans jamais prendre le risque de faire all in sur un aspect précis. Je comprends tout sans rien maîtriser et dans l’ère générative, j’ai enfin à ma disposition les développeurs experts bornés et short sighted qui pallient mes déficiences opérationnelles.

You can’t beat me car le travail est pour moi un jeu, le clavier un instrument de musique, et les nuits blanches devant l’écran une fête constante.

L’auteur et l’IA

L’IA n’a cessé de me proposer des suggestions inline pendant que j’écrivais cet article (je l’ai commencé il y a 2 ans), mais j’ai pris un plaisir maladif à les rejeter systématiquement et à utiliser mes propres mots, métaphores et tournures maladroites, parce que c’est aussi ça l’écriture : une expression d’un soi originel sans pollution algorithmique :)